Démarche collaborative

Double intérêt de l'intervention artistique

Inscrire une démarche artistique au sein d'établissements scolaires détient un double intérêt :

Elle permet d'abord une ouverture du monde de la création sur le système éducatif. L'artiste est à la fois parmi ses semblables, - s'imprégnant des autres, attentifs aux différences - et légèrement à l'écart - scrutant ses particularités, sa sensibilité et ses émotions. Tout en faisant partie du fonctionnement collectif et citoyen, et à travers sa démarche et ses propres problématiques, il exprime une position singulière face au monde qui l'entoure. La création artistique contemporaine est vaste et diffuse : elle regroupe à la fois des artistes de grande notoriété, et une grande majorité d'autres créateurs et plasticiens de tout horizon. La forte médiatisation que bénéficient certains n'est cependant pas à l'image de l'ensemble de la société actuelle et de ses problématiques ; il existe aussi un réseau complexe de créateurs développant dans l'ombre des démarches alternatives. Mettre en lumière ces démarches artistiques auprès des plus jeunes générations et intervenir au sein d'institutions pédagogiques font parti de démarches citoyennes. Les procédés sensibles de création ont ce pouvoir d'enrichir les regards et le débat dans l'évolution et la complexité d'une société, et de faire participer les élèves à un projet concret, inscrit dans leurs préoccupations, accessible à tous et sortant des images biaisées que véhiculent très souvent les mass-media.

Réciproquement l'intervention artistique permet aussi une ouverture du système éducatif sur le monde de la création. C'est en fonctionnant en vase clos que les disciplines sensibles et de perceptions s'appauvrissent et finissent par ne plus être représentatif du monde qui l'entoure. J'ai toujours considéré que mon activité devait pouvoir s'ouvrir à des spécialités et des disciplines diverses, et sortir du cadre du spectacle et du milieu artistique et culturel. Nos activités sensibles sont aussi à réinventer de cette manière, en agissant d'une façon transversale, au côté d'autres logiques et fonctionnements et au contact de populations et personnes de tout origine. Une intervention artistique dans une école permet ainsi à l'artiste-plasticien de contextualiser d'avantage son travail et ses réflexions : de l'échange avec les élèves et professeurs peuvent ainsi émerger des points de vues nouveaux, qui seraient imperceptibles dans une pure démarche d'étude.

Activité artistique : Image en mouvement et écoute du corps

Mon travail suit deux problématiques principales : l'engagement et l'écoute du corps : c'est dans cette écoute que j'affirme ma pleine singularité, que je me considère à la fois en tant qu'Etre à part entière et au sein d'un environnement humain. Mon travail-vidéo s'attache et s'est attaché résolument à cette idée de différentes manières : l'auto-filmage, proximité charnelle avec l'image et image comme prolongement du corps ; la vidéo-danse, communication de mon corps-filmant avec celui du danseur ; l'installation-vidéo, l'image corporéifiée et s'inscrivant dans un lieu. Mes expériences en tant que comédien et dans des ateliers de danse contemporaine m'ont permis également d'intégrer différentes méthodes de relation du corps à l'espace, que je mets en application avec : une fascination pour l'image en mouvement : l'univers de l'image est dans mon travail une source inépuisable, entre hyperréalisme, symbolisme et révélation inconsciente. Matière diffuse et impalpable que je tente de raccrocher aux réalités solides, physiques, sociales... et de confronter à des disciplines diverses, au sein et en dehors du milieu culturel.

L'image-vidéo : méthodologie de l'intervention artistique

Ce travail de collaboration devra pouvoir croiser l'expression et les attentes profondes des élèves, le sujet ou le thème choisi par le professeur, - traité, appliqué, approfondi sous un angle particulier- et avec les procédés de création de mon travail cités plus haut. Les points de départ et les directions peuvent se concevoir de manières très variées. L'important est d'inscrire fortement la démarche et le processus dans la singularité d'une idée, d'un concept, d'un propos, d'un lieu, d'un regard, d'un contexte, d'un sentiment ou d'une émotion partagés…

En tant qu'artiste-plasticien-vidéaste, je propose d'ouvrir la démarche de création sur l'ensemble des pratiques et des applications de l'Image, et y placer l'inertie, la pesanteur et le filtre du corps.

L'emploi et la pratique de l'image pourra donc apparaître dans le processus de création à partir de stades différents d'un projet à un autre.

Le point de départ peut être une réflexion sur les procédés de l'image que l'on pourra transformer et remettre en question. On ne choisira donc pas une forme d'image pour ensuite le « remplir » (ex : souhait de réalisation d'un reportage, sans connaître par avance le sujet à traiter...la démarche serait plutôt de réfléchir sur « Qu'est ce qu'un reportage, quel est son intérêt et dans quels cas et situations l'utiliser »).

Inversement, l'application particulière de l'image (ex : projection sur façade de monument historique-...) peut être le point de départ du travail de recherche, du fait de sa relation proche avec le métier en préparation de l'élève (...- formation tailleur de pierre).

Dans la volonté de n'omettre aucunes pratiques de l'image en mouvement et de m'ouvrir à l'univers des adolescents, il est donc nécessaire d'établir une classification qui puisse englober la diversité et la complexité des pratiques des images d'aujourd'hui.

On peut ainsi dégager trois familles de rapports à l'image :

rapport image-matière / image-espace / image-temps :

Cette première famille concerne les images en mouvement questionnant les relations que nous entretenons avec notre environnement proche. Depuis le cinéma, l'évolution des technologies a permis d'alléger les outils de fabrication, de diffusion et de projection d'images, et ainsi de multiplier ces emplois et de sortir l'image en mouvement du studio et de la salle obscure. Ces nouvelles technologies et leurs outils sont venues d'avantage se confronter à notre environnement intime et proche – de la micro caméra scrutant médicalement l'intérieur de notre corps, aux cameras surveillants l'espace social de la Cité – de la télévision entrant dans les foyers, aux outils multimédia s'accrochant aux oreilles et se glissant dans les poches. Les images en mouvement se sont donc de plus en plus installer à l'intérieur de nos vies individuelles et sociétales.

Le monde de la création questionnent et expérimentent ce nouveau type d'images et leurs effets. Nombre d'artistes ont pris possession du langage spécifique de l'image-vidéo. Jonas Mekas a employé les possibilité de ces nouvelles technologies à une production intensive de la mémoire. On assiste dans ses vidéos à une profusion d'images intimes rattrapant les vitesses de défilement d'images médiatiques et cinématographique tout en créant un échange sincère avec le spectateur. A l'opposé, le travail de Bill Viola joue sur des images d'une extrème lenteur où le temps semble se cristalliser puis se distendre ; on est mis face à un regard de hibou par exemple, ou la reconstitution de l'action d'un tableau célèbre dont l'aboutissement semble ne jamais finir. D'un autre ordre encore, Dan Graham, dans ses installations-vidéos complexes, met le spectateur face à sa propre image filmée et décalée de quelques secondes.

Face à ces images, le spectateur a d'avantage la capacité de percevoir une distance. Les éléments de l'image en mouvement - image, son, temps- sont détachés ou traités d'une telle manière que les perceptions – visuelles, auditives - stimulent des prises de conscience spatiales, corporelles ou temporelles. Le spectateur s'offre à une expérience sensorielle, dans sa position singulière et critique.

rapport image-corps / image-mémoire 

Cette deuxième famille concerne les images dans lesquelles nous nous projetons le plus simplement et directement. Ces images se cantonnent aux limites d'un cadre, définit par notre champ de vision (4/3, 16/9) ; les corps s'inscrivent donc à l'intérieur et dans ces proportions, ainsi que le rythme des histoires ponctué par l'écriture du montage. Le temps défilant à l'intérieur de ce cadre fixe, et l'action poursuivant sa suite logique obligent le spectateur à retenir son attention de bout à bout, et son corps à rester dans une position statique (le plus souvent assise), contrairement à l'image fixe, où le spectateur est maître du temps passé devant et de ses déplacements. Le caractère entier de ce type d'images (image-son-temps), prend donc possession, un temps, du corps du spectateur, qui se trouve absorbé dans la profondeur de l'image et de sa narration. L'image « se laisse pénétrer dans ses parties organiques » tout en frappant l'attention du spectateur dans des face-à-face avec le corps et le regard de l'acteur. Les énormes progrès technologiques avec lesquels les images ont gagné en réalisme ont porté le film dans une illusion de plus en plus pointus avec la réalité, de même que les caméras embarqués dans de nombreuses situations de la vie quotidienne. Dans ces excès, ce type d'images cassent les barrières de protection qui existent encore entre le public et le privé, l'illusion de la réalité.

rapport image-images / image-présence.

Plus on avance dans ces différents niveaux, plus le rapport est étroit et la suspension est grande. L'histoire moderne de l'image (photo-cinéma-TV-internet) est partie de ce deuxième niveau. L'histoire récente est partie dans deux voies opposées : une revenant au sol, l'autre s'y détachant encore d'avantage.

Ce n'est qu'ensuite que cette image peut être pensée en tant que forme et procédé : Document / reportage / fiction / doc-fiction / vidéo expérimentale ou art-vidéo / installation-vidéo / scénographie…

En posant et considérant les choses de cette manière, le sujet ou le thème choisi par le professeur peut s'appuyer sur une structure claire. Le concept de fabrication de l'image devra se nourrir de l'échange, la réflexion entre professeurs, élèves et plasticiens, sur un thème collant à un programme et/ou s'appuyant sur les questionnements et les préoccupations des lycéens, pour ensuite soutenir « sur mesure » une idée, un propos, un regard.

L'élève devra être en capacité de s'accaparer l'outil et le médium vidéo et le mettre en relation avec son environnement proche et le monde qui l'entoure.

L'image n'est pas une fin, et peut être à l'extrême un prétexte collectif à faire et à réfléchir. Le processus de création ira de la forte présence de l'image (fiction, installation-vidéo...), jusqu'à l'extrême à la neutralisation de l'image.