Bonjour, Yvan POUSSET, je suis vidéaste, et je suis venu aujourd’hui vous présenter une réalisation-vidéo faite AVEC des élèves d’un lycée agricole d’Angers en 2006.

Tout d’abord, je voulais remercier Nadine MICHAUD de m’avoir invité et convaincu que ce projet entrait dans le cadre de cette journée de discussion et de réflexion.

Projet MAP

La vidéo que je vais donc vous présenter s’inscrivait dans un projet MAP (Module d’Apprentissage Professionnel), financé par le CR des Pays de la Loire, et destiné à développer chez ces jeunes lycéens leur compétence en communication, en leur permettant à la fois de découvrir le monde du spectacle, puis d’utiliser des pratiques artistiques dans un projet collectif. Sous l’impulsion de leur professeur d’arts plastiques, ce projet avait pour objet d’expérimenter et de pratiquer la danse et la vidéo. 4 films de plus ou moins 5 minutes ont été réalisés où chacun et chacune ont pris le rôle d’acteur et de cadreur, et ont ainsi croiser leur expérience devant et derrière la caméra.

Sur les 4, un film sort du lot, c’est celui que je vais vous présenter. Ce jour-là, avec Annie Bourgeais, leur professeur d’arts plastiques et Ivan Fatjo, le danseur intervenant, nous avons véritablement ressenti un investissement, une concentration, une connexion dans le groupe que nous avions beaucoup moins dans les autres réalisations.

Pour apporter une petite variante, j’aime bien dire que nous avons tenter de produire de l’Image, plutôt que d’utiliser le terme de cinéma, que j’associe d’avantage à des grosses productions, et sur ce film, où la magie a opéré, je pense que nous avons peut-être atteint justement l’image et LEUR image.

Ce projet reposait d’abord sur plusieurs choses : le partenariat avec le CNDC, l’école de danse contemporaine d’Angers, un investissement fort d’Annie Bourgeais, leur professeur, qui renouvelant ce module pour la 3ème année consécutive ; ensuite sur l’intervention de Ivan FATJO, danseur professionnel d’origine costaricaine, qui avait axé son diplôme de fin d’études sur la dimension pédagogique de la danse, en animant notamment un atelier dans un IME.

Et c’est donc par l’intermédiaire de Ivan Fatjo, avec qui j’avais déjà collaboré sur plusieurs projets mêlant danse et vidéo, que j’ai pu intégré ce projet.

Interdisciplinarité

Le langage corporel et la danse étaient donc le point de départ et au coeur du projet, et la pratique de la vidéo apparaissait sur le papier comme un apport plastique supplémentaire permettant de se rendre compte du travail effectué en atelier, et donc d’illustrer le propos chorégraphique. Les objectifs pédagogiques demandaient une approche théorique de la notion d’image et de cinéma, mais sans pour autant intégrer la pratique de l’image dans un processus de création. L’INTERDISPLINARITÉ était pourtant le maître mot de ce projet MAP, visant à croiser la danse, les arts plastiques, la maîtrise de la langue et la citoyenneté.

Avec Ivan FATJO, il était pour nous évident que nos disciplines respectives devaient fonctionner en parallèle, puis interagir. Nos collaborations passées allant dans ce sens, Ivan vouant un fort intérêt pour le cinéma et l’image en mouvement, et moi-même confrontant dans mon travail de recherche plastique, corps et image dans des performances filmées. Nous avons donc véritablement forcé le trait de cette INTERDISCIPLINARITÉ.

Place de mon activité dans la vidéosphère

Cette idée d’interdisciplinarité et de transversalité est dans mon activité centrale. Ce qui m’a permis de pratiquer l’image vidéo dans des contextes variés, que ce soit dans le milieu artistique, mais aussi en dehors. C’est une façon pour moi d’ouvrir le champ d’expérimentation et de confronter l’Image à des contextes et réalités variés.

Formé aux Beaux-Arts, mon travail a été d’abord la réalisation de petits formats où je m’autofilme dans des performances, recherche que je poursuis aujourd’hui, des captations de spectacle de danse contemporaine, puis s’est poursuivi depuis je me suis lancé professionnellement dans la captation d’événements, le partenariat artistique avec une compagnie de théâtre de St Pierre des Corps, et depuis un an dans la production de films promotionnels auprès d’entreprises du département. Je ne veux donc pas faire de distinction entre ces différentes catégories vidéos, ceci afin de s’approcher un peu plus de ce que peut signifier l’Image en mouvement, et plus largement ce que peut être une Image aujourd’hui. Ma recherche n’est pas seulement formelle, plastique, esthétique, mais porte aussi sur la signification et la place à donner à la production vidéo dans une société chargée, voire saturée d’images. Régis Debray parle à ce propos de « Vidéosphère » où « l’image fait vérité ».

Comment aborder l’Image auprès de ces jeunes

Et dans un cadre pédagogique, c’est évidemment une vision des choses que j’aime transmettre, tout en recevant en retour un angle de vue que je n’aurais pas forcément imaginé.

Dans le contexte de cette classe de lycéens que je vais vous relater, il était aussi évident que l’on ne pouvait aborder la pratique de la vidéo de cette façon. Et le passage, la médiation par le corps et la pratique de la danse a selon moi favoriser l’accès à l’image.

Et c’est en effet en abordant l’Image d’une manière théorique, lors d’une première rencontre avec cette classe de lycéens, que j’ai pris conscience, que ce n’était de cette manière que l’on pouvait retenir leur attention, surtout auprès de jeunes ados en décrochage scolaire. Ces jeunes avaient véritablement de grosses lacunes et de gros retard qui s’étaient entassé tout au long de leur scolarité, et la plupart avait des difficultés d’expression orale, avec le français qu’il maîtrisait mal, ou une introversion qui laissait aussi transparaître un contexte et des histoires familiales compliquées. Et les arts plastiques, avec tout le sérieux et la passion de leur professeur, pouvaient faire sur certains d’eux des miracles. Ce qui montre bien toute l’importance de cette discipline si mal mis en valeur dans notre système scolaire.

Contexte et origines des ados

On avait véritablement l’impression que la grande majorité de ces jeunes avait été placé dans ce lycée comme un dernier recours à leur décrochage scolaire. Ce lycée apparaissait donc comme « voie de garage », et la section « agricole » ne semblait pas être très prisée par ces ados. Il y avait donc une double dévalorisation : celle de ces jeunes que l’on « parquait » à travers ce critère de décrochage, et l’ « agricole » considéré comme une section « fourre-tout ».

Les origines sociales étaient diverses : fils/fille de prolétaires, venant de la campagne profonde du Maine-et-Loire, gens du voyage… Et on avait l’impression de se retrouver devant tout un symbole de la désindustrialisation, de l’exode rural, de population en retrait, et du chômage. Tous ces maux se retrouvaient parqués dans une même classe d’ados, parmi lesquels se vivaient de véritables tensions et incompréhensions.

Rapport des populations modestes avec la Vidéosphère

A cela venait s’ajouter ce qui depuis a complètement saturé notre imaginaire. Nous étions en 2005 et déjà la télé réalité dégueulait dans les foyers, les nouvelles générations de portables commençaient à intégrer l’appareil photo, et un célèbre opérateur téléphonique scandait qu’il fallait « remplir les derniers espace-temps disponibles ».

Nous commencions donc à plonger dans ce qui s’est complètement généralisé aujourd’hui, mais sans le recul que nous commençons à avoir aujourd’hui. Ce qui avait pour conséquence sur ces jeunes de milieux très modestes, voire défavorisés, de se replier corps et âme dans ce qui paraissait les relier au Monde. Les moindres pauses, on les voyait se réfugier derrière leurs écouteurs, ou se plongés dans leur écran de portable.

Déculturation

Le constat de l’établissement et de la professeur d’arts plastiques sur ces grosses lacunes était en outre clairement identifiés : « difficulté dans les domaines de prestation orale, d’entrée relationnelle / manque de tenue vestimentaire et de tenue du corps / de présentation / pas de recherche plastique ».

Ce qu’on pouvait constater, ce n’était nullement un défaut d’intelligence, mais un abrutissement. Abrutissement de l’ « intérieur », les situations familiales étaient pour beaucoup d’entre eux compliquées, et certaines racontées par A.Bourgeais étaient difficiles à entendre. Abrutissement de l’extérieur et par les mass medias.

La porte d’entrèe et l’accès à leur univers devaient donc à la fois relever d’une grande simplicité – pour faire faux-bond au compliqué de leur vie – et procéder à un retournement de leurs habitudes. En plus d’établir un climat de confiance.

Abrutissement généralisé

Cela dit, il y a des moments, avec un peu de recul, où j’aurai tendance à penser que nous sommes aussi dans une situation semblable d’abrutissement, pris dans un quotidien, absorbés dans nos spécialités, technicités professionnelles avec nos écrans de contrôle nous contrôlant au retour. D’avoir ce recul, ça a permis de ne pas isoler la situation de ces jeunes, et de se dire que nous appartenions au même environnement.

La Vidéosphère décrit par R.Debray où « l’image fait vérité », m’oblige, surtout dans mon activité, à garder une posture critique, et rester vigilant.

Quoi en penser ? Dans cette profusion d’images, peut-on justement encore parler d’Image, qui, par définition, est ce qui SE DISTINGUE ?

Tentative de définition de l’Art

Il y avait donc auprès de ces jeunes à réatteindre cette idée d’Image, mais aussi à leur faire comprendre – ou plutôt sentir et ressentir par ce projet – qu’elle n’était pas forcément là où on l’attendait le plus.

Il y avait aussi à désacraliser ce Monde de l’Art et ce monde du spectacle, qui pour la plupart correspondait au divertissement vu à la télé, ou cette Chose inaccessible enfermée dans les musée ou les salles de spectacles réservées à une élite cultivée.

Il y a aussi à tenter de définir ce que c’est que cette notion d’Art entant que créateur. Est-ce un non-conformisme (même s’il finit par être très conformiste d’être non-conformiste), à ce qui fait violence, à ce qui se porte en chacun de nous (le « génie » selon Robert Filiou), est-ce ce qui tend vers un réalisme ou au contraire un idéalisme, doit-il forcément se diffuser largement, ou à l’inverse se faire discret ??

Nous héritons en tout cas de toute ces définitions, le 20ème siècle ayant été incroyablement riche dans l’éclatement de cette notion. Comment ne pas se perdre dans ces différentes nominations : Art contemporain, art marchand, art institutionnel, art pour l’élite, art pour la masse…

Je pense pour ma part que l’on devrait insérer cette Haute Idée de l’Art dans les moindres petites parcelles de nos vies, et ce que Robert Filiou, clown et poète, pourrait défendre avec ces mots : « Les Hommes perdent leur temps sur leurs talents, alors qu’ils pourraient se consacrer à leur génie ».

Accès à la représentation

Le message à faire passer auprès de ces jeunes n’était donc pas de se frayer un chemin à travers la Vidéosphère, et l’aspect proteïforme de la production audio-visuelle, mais bien de les faire atteindre l’Image. Ce n’est donc pas dans l’étendue de la production que nous voulions les conduire, mais dans une épaisseur, l’épaisseur de la représentation.

Et il y a par exemple une peinture qui signifie pleinement cette épaisseur, c’est une peinture qui m’a toujours absolument saisi : « La grande touffe d’herbe » de Dürer. S’il l’on met en face la super-production de James Cameron, « Avatar », pour moi j’ai beaucoup plus cette idée de Nature dans ce petit tableau de 30 sur 30 cm…

Avant cela, il fallait aussi désacraliser la pratique de la vidéo, associé au cinéma, aux paillettes et à ses stars, ou à la TV et la notoriété éphémère du divertissement, mais aussi la REDORER en lui donnant cette dimension de recherche et de création. Et nous avions aussi le monde de la danse, très mal connu, parent pauvre des medias, associé systématiquement au spectacle, souvent mal perçu par la gente masculine, qu’il fallait aussi redorer et désacraliser.

Pour les faire atteindre cette épaisseur, nous devions déjà obtenir un minimum d’attention et de concentration, sur des jeunes qui avaient tendance à se disperser très vite. Pour cela, le travail – ou le JEU !! – sur le corps a été un atout formidable pour les concentrer sur des objectifs précis. L’atelier de Ivan FATJO avait d’abord consisté, par des séances de relaxation, à ce qui rentre en relation avec leur propre corps, puis sur un travail individuel où ils devaient dessiner sous forme de chorégraphies les lettres de leur prénom. Dans la situation de ces jeunes en mal d’identité ou ayant de grandes difficultés dans la formulation et l’oralité, j’avais trouvé cette idée formidable. Ces lettres investies par le corps figurant à la fois une IDENTITÉ (que l’on avait certainement mal-traité dans la scolarité), et un SYMBOLE de l’oralité qu’ils redoutaient tant.

Corps/Image

Pour moi, l’union du corps avec l’image a toujours évident dans mon travail de recherche, et est là pour faire inertie à la vitesse des informations et des images, et crée encore ce lien avec cette Idée de Nature.

Et de son côté, la RE-présentation, l’Image et son épaisseur détache et fait voir, sentir, nous fait entrer dans une conscience supérieure de vie.

C’est ce que nous expose Panofsky, un théoricien de l’Image, dans Idea, en partant du 1er degrés, celui de la simple apparence des choses, au dernier degrés, où la représentation géniale d’une oeuvre artistique nous fait apparaître le MYSTÈRE d’ÊTRE LÀ. Ces degrés de conscience, nous les atteignons bien sûr hors de l’expérience de l’Art, dans des moments de contemplation, de détachement, de relaxation, le plus souvent avec notre sens du toucher, sous les embrins, sous une douche bien froide, lorsque nous fumons, buvons, nos cellules sont directement touchées par cette forte sensation d’ « être-là ».

Seulement l’Art nous invite à faire de même dans des dispositions plus riches ; la vue et l’ouïe nous ouvrant un champ beaucoup plus large, parce que beaucoup plus complexe que le toucher.

Arrêt sur image

Plaisir, délectation, c’est tout ce que nous attendons de la Vie. Seulement pour atteindre ces états, il s’agit de construire, de se construire des paliers, des balcons, où le corps et l’esprit sont disposés à recevoir cet état de conscience.

Or, la plupart de ces jeunes cumulait les difficultés : échecs et décrochage scolaires, instabilité familiale, absence de perspectives professionnelles. Il n’y avait donc pas à s’étonner de leur fuite dans un présent perpétuel, l’attention détournée et perturbée par les messages débiles du divertissement télévisuel et de la télé poubelle. Un parasitage quotidien donc, qui ne pouvait fabriquer ces paliers…

Entre des élèves qui refusaient l’autorité, qui se dispersaient facilement ou qui perturbaient les ateliers, et d’autres très introvertis, se recroquevillant sur eux-mêmes, nous devions gagner leur confiance, tout en instaurant une autorité pour le bien du groupe.

La personnalité et le tempérament de Ivan FATJO, son approche tactile de sa discipline (il n’hésitait pas à guider leur chorégraphie en les sollicitant par le toucher : est-ce que ça passerait encore aujourd’hui ??..) a instauré très vite un contact et un climat de confiance. Pour ma part, il a fallu un temps plus long pour qu’il accepte la présence de la caméra, et qu’il saisisse mon approche de l’Image. Il a donc fallu comme un temps d’incubation , en me présentant d’abord sans la caméra, en étant parmi eux et en participant au même titre qu’eux à l’atelier d’Ivan. Ce n’est qu’au fur et à mesure que la caméra tenu de côté, comme un prolongement de mon bras, est venu capter, toujours parmi eux, des moments de l’atelier.

La place du spectateur

Pour établir une relation de confiance, nous devions être Ivan et Moi avec eux, parmi eux et entre eux. Sans que ce soit forcément conscient de notre part, cette posture dans le groupe ne pouvait que favoriser le processus de création. Je pense aussi que nous devions être en accord avec chacune de nos disciplines. Et pour l’illustrer, je vais oser un parallèle avec la lecture d’un essai sur la peinture qui m’avait complètement fasciné. C’est un essai de Michael FRIED, qui a exposé la façon dont des peintres comme G.Courbet et E.Manet ont investis la surface de la peinture. Pour résumer très très vite, il a exposé que G.Courbet se projetait dans son tableau, et créait une métaphore de l’acte même de peindre dans ses personnages, et E.Manet au contraire, dans son traitement en ébauche laissant apparaître les coups de pinceaux, faisait apparaître l’acte même de peindre.

A partir de cette époque, la peinture s’est donc clos sur elle-même, tout en offrant au spectateur une dimension supplémentaire, que je trouve absolument fascinante, et qui a trouvé une résonance dans mon travail.

Du spectateur à l’acteur sans spectateur

En d’autres termes nous étions avec Ivan dans cette logique d’authenticité. Eux mêmes allait à la fois passé devant et derrière l’image, devant et derrière la caméra, et nous voulions aussi leur faire sentir que la pratique de la vidéo et de la danse était un simple moyen d’atteindre LEUR image, et que ce projet pouvait simplement se vivre de l’intérieur, sans se donner l’optique de la monstration final de l’image.

La caméra devait donc avoir une place dynamique parmi eux. J’avais dû leur dire : « Ne faites pas attention à ce machin, ce n’est qu’un instrument. Par contre, ça peut être un formidable outil qui puisse vous mettre en valeur les uns et les autres. Vous devez autant recevoir le regard du camarade, que de le mettre en valeur. »

Tout un travail avait donc été fait sur l’importance de la tenue du corps, sur l’équilibre, en s’aidant aussi d’un camarade pour les déplacements dans l’espace. L’Image sortait de la planéité, et prenait de l’épaisseur en prenant cette dimension corporelle, sortait de son aspect cérébral, de ses connotations médiatiques pour entrer dans la sensation du sol et de l’espace. D’une simplicité enfantine, elle exigeait aussi une rigueur, une attention, une acuité, une connexion avec l’environnement, une tenue. Presque un art martial.

L’Image identitaire

Pour détourner l’usage que nous considérions excessive de leur téléphone portable, nous leur avions demander de prendre une série de photos dans leur lieux de vie. Ce qui nous avait permis, même si ça pouvait avoir un côté un peu intrusif, de prendre en compte leur environnement.

Suite à cet exercice, nous leur avions demander de constituer 4 groupes, et de faire le choix entre un environnement urbain ou rural, entre la campagne et la ville. La chorégraphie de leur prénom, présentée individuellement et collectivement, devait s’inscrire dans une courte histoire.

Après un long travail d’atelier, et le choix pour chaque groupe d’une musique accompagnant la chorégraphie, l’objectif était de sortir hors les murs et inscrire sa création dans des lieux extérieurs choisis par les élèves.

Avec leur professeur d’arts plastiques, les avis étaient unanimes : ils souhaitaient rester discret et ne pas trop s’exposer à la vue des passants. Je pense que ce sentiment partagé avait au fond une signification assez forte chez ces jeunes : une conscience qu’ils faisaient partis de populations en marge. Ce n’était évidemment exprimé comme ça, mais nous l’avions ressenti assez gravement : une difficulté certaine à se sentir inclus dans la Cité.

Action !

Comme je l’exprimait en introduction, sur les 4 films réalisés, 1 sort véritablement du lot, et j’ai tenté d’y trouver une explication. 4 lieux avaient donc été retenus : le 1er dans le quartier de la cathédrale d’Angers, quartier de la vielle ville, le 2ème dans des parkings suspendus de la Ville (en plein centre mais choix des élèves leur permettant d’être à l’abris des regards), le 3ème au Lac du Maine, espace naturel et zone de loisir à la proche périphérie d’Angers, et le 4ème, que je vais vous présenter, au Front de Maine, ancien marécage aménagé, apparaissant comme une zone tampon entre environnement urbain et espace naturel.

La 1ère réalisation de le vieil Angers, a été comme une mise en jambe, et certains élèves, pourtant très investis dans les ateliers, ont déclinés le rdv, prétextant des maladies ou la mort de leur chien. Le passage entre la protection de l’atelier et le grand air semblaient être un pas énorme à franchir. Des élèves de l’équipe de tournage ont pris la place des acteurs manquants, et nous avons pu aller au bout du travail. Cela dit, ils ne semblaient pas trouver totalement leur place dans ces lieux : les chorégraphies étaient executées dans la précipitation pour vite en finir : une gène était bel et bien là.

La 2ème réalisation dans les parkings semblaient déjà plus investis, l’histoire créée en atelier respectée de bout en bout. Seulement, le rôle qu’ils s’étaient donnés devaient être trop connotés, et le résultat filmique dégageaient un peu trop d’artificialité : leurs rôles respectives, et la prosmiscuité de la caméra dans des lieux très confinés, ne leur a pas permis de s’exprimer comme nous aurions espérer.

La 3ème réalisation au Lac de Maine, loin des regards et sur une musique de Kusturica, a été pour ce groupe d’élèves vécue comme un véritable lacher-prise. Malgré ce beau moment de fête, la beauté de l’environnement, une belle lumière, les chorégraphies se sont déroulés dans un beau désordre. Les libertés devaient être trop grandes, et nous avons pas pu les cadrer comme ils l’auraient fallu.

La 4ème enfin, me procure encore une belle émotion. Tout s’était accordé ce jour-là pour que les élèves-acteurs soient pleinement dans leur rôle, et l’équipe de tournage en osmose avec eux.

Point d’intersection

Que s’est-il passé ce jour-là pour que l’on obtienne cette réalisation d’une belle éloquence et dégageant une certaine forme de vérité et une Beauté intérieur qui se dégageant de ces ados.

Peut-être déjà l’expérience des autres réalisations, qui dans leurs imperfections, étaient allé malgré tout au delà des objectifs fixés par Annie Bourgeais. Au regard des personnalités difficiles, nous avions pu finaliser le projet.

C’était le matin, et pris au réveil, on dégage souvent plus de vérités dans un état vaporeux !

Nous avions en tout cas constater un investissement particulier ce jour-là. Je me souviens aussi que j’étais moi-même dans une dynamique forte ce jour-là, et dans cette détermination d’à la fois les guider en leur donnant toute ma confiance, tout en les cadrant rigoureusement. Je courrai dans tous les sens dans la ferme intention de mettre en valeur tout le travail entrepris depuis 3 mois. Il est indéniable que c’est quelque chose qu’ils ont du ressentir : comme je l’ai expliqué plus haut, en considération de leur parcours, c’est ce qu’il recherchait : de l’attention et de la reconnaissance.

Et puis il y avait ce lieu, les Front de Maine, qui avait pris depuis une semaine un aspect extraordinaire, la Maine était sorti de son lit et recouvert les prairies aménagées, transformant et métamorphosant entièrement les lieux, sous les yeux ébahis des ados. En plus de la situation des lieux, un aménagement formidablement réussi de la Ville faisant renter cet Idée de Nature dans la Ville, l’inondation et l’eau du Maine renforçait ce lien, entre la Maine d’un côté et les barres d’immeubles de l’autre. Comme un accord retrouvé entre ville et nature, un sentiment harmonieux qui a forcément été ressenti par ces ados.

Il y avait le thème du voyage, du bucolique, puis des retrouvailles. « Point d’intersection » avait-il intitulé leur création avant même de découvrir les lieux.

Tout semblait coïncider ce jour-là, et s’inscrire comme une évidence. Même les défauts, les à coups de cadrages ont finalement trouvés leur place dans le montage, de sorte à faire sentir à l’image l’élève cadreur derrière la caméra. Une connexion presque épidermique s’était faite entre la réalisation et l’action chorégraphique.

Compte rendu

La partie montage qui était plus ou moins prévu dans le déroulement n’avait finalement pas été réalisable par manque de temps. J’ai donc pris en main toutes cette partie sans qu’ils puissent apporter leur regard. L’écriture des films ont donc été sujet à une interprétation de ma part, entre le choix, l’association et la corrélation entre les plans, puis le rythme du montage.

Seulement, je me suis quand même efforcé d’être à la fois fidèle à l’atmosphère du tournage, tout en y apportant une dimension supplémentaire et en créant un fléchissement de la réalité.

Je me souviens que le visionnage de ces images n’avaient pas suscité de grandes réactions chez eux ; à part quelques remarques ici et là sur justement la réinterprétation des histoires qu’ils s’étaient inventées. Le résultat était apprécié, mais ne semblait pas contenir tout à fait ce qu’il avait vécu. C’était le point de mire qui avait permis de produire tout un processus et une petite aventure artistique et d’échanges. Le véritable intérêt résidait au bout du compte dans le chemin parcouru plutôt que la destination finale, suscitant plus d’admiration aux yeux de leur professeur, d’Ivan FATJO et moi-même plutôt qu’à les leurs, puisque ça signifiait aussi la fin du voyage.

Paramètres de réussites

Selon moi, ce projet a été une réussite, dans le sens où, compte tenu de cette classe difficile, ayant de grosse difficulté de concentration et rejetant pour certains tout type d’autorité, nous avons pu susciter chez eux un intérêt pour un processus de création, qui en retour je l’espère aura été aussi l’occasion de retrouver pour eux de l’estime et de la confiance.

On espère aussi avoir faire passer ou ressentir que la création artistique n’était pas seulement sur leurs écrans de télé ou réservée à une élite cultivée, mais peut se vivre aussi dans une posture à prendre au quotidien ; tout peut être création. Robert Filiou disait si bien dans une belle pirouette : « L’art est ce qui rend la Vie plus importante que l’art ». Entre Haute Nécessité et désacralisation.

Mais force est de constater que ces paramètres de réussites sont extrèmement fragile. Structurellement et en 2005, ça se tenait encore : nous étions encore dans le plan Lange-Tarpa, où d’importants financements étaient encore alloués aux structures culturelles en direction des initiatives et projets pédagogiques. Ceci se tenait aussi à l’expérience et la politique éducative forte du CNDC, qui intervienne encore aujourd’hui avec un encadrement solide. On devait aussi l’aboutissement de ce projet MAP à des personnalités fortes :

Annie Bourgeais, en fin de carrière, avait toujours cette même passion de l’éducation, et a pu mobiliser toute son expérience pour convaincre déjà d’une telle démarche auprès de la direction de l’école ;

Ivan FATJO, que je connaissais personnellement et qui se mobilisait d’une façon très forte pour transmettre sa disciplines.

Et moi enfin, qui avec quelques années d’expérience dans le professorat, considère que cette Haute Idée de l’Art doit pouvoir être accessible.

Constat et projection

Le Plan Langue-Tasca est à l’heure actuelle le dernier grand plan de financement en direction d’une politique culturelle et pédagogique. Depuis 2007, plus rien. Les initiatives sont tombées au main des régions, au département et aux Villes, selon les enveloppes qui leur sont disponibles.

Je ne vous cache pas que c’est un peu le parcours du combattant pour pouvoir engager des projets socio-culturels. Je vous donne l’exemple de l’action « Aux Arts Lycéens » lancés par la Région. Sur le papier, c’est tout à fait tentant, mais en creusant un peu l’intervention, on se rend compte qu’il faudra dégager un maximum d’énergie pour pouvoir décrocher un projet. Je m’étais renseigner il y a 2 ans, et j’avoue que j’avais été très vite démotivé. En gros, il était demandé à l’artiste intervenant de se charger de toutes les démarches organisationnelles, en trouvant d’abord un professeur très motivé pouvant s’engager dans de longues heures de mise en place et d’organisation, tout en s’attendant à dépasser les heures allouées au projet, sans compter de convaincre la direction, qui pardon de le dire comme ça, est de plus en plus frileuse à ce type de projet, considérant que les propriétés sont ailleurs. Encore une fois, il faut bien le reconnaître, les démarches artistiques ne sont toujours pas prises au sérieux, à l’image du cours d’arts plastiques depuis le collège, pris comme une grande cour de récréation. Donc trouver un professeur motivé et en plus de cela, trouver une structure culturelle qui puisse accueillir la création des élèves.

Du côté, de l’infrastructure scolaire, c’est de convaincre du bienfait de ce type de projet, et du côté de la structure culturelle, justifier d’une expérience, voire d’une renommée artistique.

D’autres démarches artistiques ont vu le jour pour les collèges/lycées, dont j’ai oublié le nom, et dans mon entourage, j’ai eu par exemple 2 cas de professeurs très déçu de l’intervention dit « artistique », car il s’était plutôt retrouvé avec des boîtes de communication profitant des enveloppes encore importantes avant 2007, et ne proposant une intervention sans véritable recherche, avec un regard très stéréotypé de l’univers du cinéma.

La ville de Tours propose également une démarche s’appelant les « Actions éducatives » mêlant des interventions diverses, scientifique et artistique. Je ne m’étalerai pas trop sur le sujet, puisque j’ai été également très déçu. Je dirai simplement qu’il semblerait qu’il faille devoir rentrer dans un cadre et une idée précise de la démarche pédagogique, et justifier d’un parcours dans ce sens pour pouvoir prétendre entrer dans leur catalogue. Il faut donc entrer dans une case précise, voire se spécialiser, ce que je ne sais pas faire.

Ce qui ne m’empêche pas de dire que des projets formidables ont été faite dans ce cadre, avec des instituteurs, institutrices , intervenants scientifiques, artistiques de talent.

Je tiens juste à regretter d’un manque d’ouverture, pour des professionnels comme moi proposant des prestations à la fois dans le public que dans le privée.

Il y a aussi des intervenants tel que la Compagnie Pih poh à qui je voulais rendre hommage et qui est intervenu pendant 7 ans dans le quartier des Rives du Cher, et a effectué un travail formidable auprès des jeunes du quartier, en proposant des cours de théâtre et d’expression corporelle, et d’images parmi les habitants, avec l’objectif de décloisonner la pratique théâtrale et l’insérer au sein du quartier, à même ses rues et ses halls d’immeuble, avec cet objectif affiché d’amener les procédés d’expression orale et corporelle aux populations dont l’accès est plus problématique. Recréer du LIEN.

Je vous en parle pour vous dire qu’il y a des choses qui se passe dans les quartiers que l’on délaisse, et qui sont pourtant un formidable vivier d’âmes humaines créatives. J’interviens entant que comédien, et je voulais faire sortir de l’ombre, ce qui peut véritablement illuminé le regard de ces gamins.

Ida tesla, à la direction de cette compagnie, me disait que faute de financement, elle se voit obliger d’aler en chercher elle-même, notamment auprès de Tours Habitat.

Pour finir, et si vous êtes intéressé par les démarches artistiques au sein de l’action publique, je vous invite à aller voir « Les rêves dansants » de Pina Baush. Un documentaire absolument formidable et renversant de l’intervention de cette immense Dame de la danse, Pina Baush, dont la compagnie était intervenu auprès de jeunes ados d’origines sociales diverses. Ca se passe en Allemagne, en 2008, et c’est le parfait exemple de l’intégration d’un Oeuvre majeur de la danse contemporaine dans un cadre éducatif. Pina Baush, en fin de vie, avait décidé de faire danser une de ses oeuvres majeurs par des jeunes n’ayant aucune expérience avec la danse. Le documentaire, mélange de portraits profonds et saisissants de jeunes de toutes origines et aux histoires personnelles déjà chargées émotionnellemnt pour certains et certaines, et du processus de création, avec tous les obstacles que cela comporte. J’en suis sorti à la fois très émus de cette force et cette vitalité qui se dégagent de ces jeunes, remplis d’espoir, mais aussi en colère de voir ce genre d’interventions de plus en plus rares aujourd’hui. En temps de crise, ce ne serait apparemment pas dans les priorités.