La Métamorphose

La Metamorphose

L’écriture de Kafka dense, imbriquée et contenue, son univers, absurde et étrange, peuvent marquer l’esprit pendant des années. Laurent PRIOU, comédien et fondateur de la Compagnie Barroco Théâtre parlait d’un souvenir de lecture qui ne l’avait pas quitté depuis le lycée, il y a trente ans ; c’était quant à moi l’auteur et son univers qui avait profondément nourri mon travail video durant mes années aux Beaux Arts. La rencontre et l’envie de travailler ensemble a très vite été évidente puisque nous étions également d’accord pour adapter La Métamorphose de Kafka à travers un phénomène de société auquel nous étions tous les deux sensibles : la communication à distance via les nouvelles technologies. L’idée première avait été d’associer le personnage de Gregor, isolé et rejeté par sa famille suite à une métamorphose inexpliquée, avec les «no life» d’aujourd’hui, addictes aux technologies de communication à distance. Nous avons ensuite pris conscience que la société decrite par Kafka (précarité, conditions de travail, isolement des personnages) était d’une saisissante actualité et participait également à l’adaptation de la nouvelle.

La video intégrée à la mise en scène théâtrale n’est pas ici ILLUSTRATIVE, et comporte surtout son propre questionnement. En plus d’incarner la plupart des personnages, l’image et la scénographie met également en avant le medium-video et ce qu’il représente en terme de nouvelles technologie : le fait de faire apparaître un des videoprojecteur au devant de la scène ou de faire porter casques et oreillettes aux personnages filmés participent à cette même idée de greffon et de prolongement technologique. Et la structure enfermant l’acteur principal et recevant les projections videos participe à l’atmosphère pesante et dérangeante du huit clos : détachée de l’espace scènique puisque les videoprojecteurs y sont accrochés, la structure apparaît comme une cellule ou une bête isolée. Seule autre à apparaître physiquement sur scène et seule à sortir de cette cellule, la soeur, Grete, porte l’espoir de l’émancipation. Sa danse est l’incarnation d’un corps faisant face, non pas à celui de son frère, qui non-humain est d’avance condamné, mais à celui de la machination technique et technologique defaisant l’individu de sa maîtrise. L’image et le montage video participe enfin à cette «organisme» : les différentes séquences où apparaîssent la famille et son entourage s’accrochent et s’étirent sur l’armature squelette comme des muscles et des tendons, bougent et se gonflent comme des organes mous, et le personnage de Gregor semble être le produit de cette lente digestion. A aucun moment, le spectateur ne doit voir une ou des images isolées, mais des organes liés, imbriqués et participant à une même logique…absurde.